Georges Delaquys, La boue

La boue

O boue, infâme boue, abominable boue,
Tes immondes crachats nous ont plâtré la joue ;
Glaise verdâtre ou fange glauque, nous avons
Chuté sur les méplats luisants de tes savons ;
Nous avons titubé, comme un verrat patauge
Dans sa mangeaille, au fond limoneux de cette auge ;
Tu nous as poursuivis comme une louve et nous,
Nous t’avons disputé des deux mains nos genoux.

De nos robustes ports, de nos vigueurs musclées
Et de notre stature alerte de soldats,
Tu as fait de longs blocs pesants, de mornes tas,
Où plus rien ne permet, hélas, qu’on reconnaisse
Ce qui fut notre mâle orgueil, notre jeunesse,
Notre mouvement libre et nos gestes normaux.

On criait : « En avant », et l’on ne partait pas,
Car l’ennemi n’était pas là-haut, mais en bas.
O boue, ignoble boue, inexorable boue !

Même au temps des lilas, des roses, des genêts,
Même au temps des lauriers, c’était toi qui venais
Dans la fidélité vorace de ta haine,
Toi qui rampais, montais du bas-fond de la plaine
Par dessus nos ferveurs, par delà nos drapeaux,
Et qui dans ta constance horrible et sans repos,
Courais, toujours mouvante et toujours affamée,
Comme une meute infâme aux jarrets de l’armée !

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